Le Grand Egyptian Museum (GEM) : Entre l’idéal d’un musée pour tous et un outil de rayonnement politique

Face au gigantisme des pyramides de Gizeh apparaissant au loin, le Grand Egyptian Museum (GEM) n’en demeure pas moins intimidant lorsque notre regard s’attarde sur l’immensité du bâtiment en pierre, qui renferme la plus grande collection au monde d’une même civilisation. Franchir le seuil du musée, c’est donc déjà s’exposer à des trésors uniques, mais également à une ambition culturelle et patrimoniale inédite. Au-delà du prestigieux lieu de conservation, unique en son genre, le GEM est aussi une plateforme de communication destinée à promouvoir l’image du pays, de son histoire et de sa culture tant admirés.
L’introduction de notre visite du GEM s’effectue par une réception quasi protocolaire par une délégation de responsables du musée. Dès lors, nous n’étions plus seulement des visiteur·ses, mais des témoins privilégié·es – oserait-on dire ciblé·es – d’une narration autour de la grandeur nationale d’un pays en pleine reconstruction autour d’un héritage historique et culturel. La salle dans laquelle nous sommes reçu·es et l’atmosphère feutrée qui accompagne notre installation révèlent peu à peu les enjeux de la rencontre. Successivement, les intervenant·es prennent place devant un pupitre, récitant avec soin leurs discours dont le sujet est sans surprise celui d’un musée à la pointe de l’accessibilité et de la modernité. Chaque prise de parole est en effet l’occasion pour chacun d’eux et elles de détailler – et répéter – les diverses installations qui dessinent les contours d’une institution entre modernité technologique et universalisme social. Nous l’avons vite intégré : le GEM se veut être un « musée pour tous ». Avec ses activités adaptées pour les jeunes, ses parcours dédiés aux familles, ses ateliers réservés aux femmes, ses techniques déployées pour les personnes en situation de handicap, le musée dispose d’autant d’éléments démontrant d’une forte inclusivité à l’égard de ses publics.
Pourtant, derrière cette vitrine exemplaire, l’impression est vite celle d’écouter une partition plus complexe qu’elle n’en a l’air. C’est une partition travaillée mais parfois peu subtile : celle d’un soft power en action, servant un État qui cherche à faire de son patrimoine un levier pour promouvoir une nouvelle forme de légitimité internationale. La rencontre officielle n’a, de ce point de vue, que peu à voir avec un échange académique informel. Sorte de démonstration de force en douceur, l’idée semble bien d’insister sur des thématiques qui reprennent les codes de la « bonne gouvernance » culturelle, laquelle allie accueil des publics variés et équilibre entre intégration du digital et expérience authentique et humaine. Ils le disent eux-mêmes, « Nous sommes internationaux, nous devons donc tout fusionner ». Cette volonté de fusionner ces principes, devenus des standards pour les institutions culturelles, n’est pas seulement une question de médiation mais un acte politique. En effet, dans un pays où l’accès à la culture reste marqué par d’importantes disparités socio-économiques, la revendication d’une totale accessibilité pour un public autant égyptien qu’étranger, peut interroger. À quel point ce discours inclusif est-il un levier de soft power pour redéfinir l’image d’une Égypte qui vante sa modernité en s’appuyant sur le prestige de son passé, tout en masquant les complexités de son présent ?


La rhétorique de l’universalisme se déploie aisément lorsqu’on les interroge sur la différence de traitement entre la population égyptienne et étrangère : « Pas de différence, nous accueillons tout le monde comme s’ils étaient tous égyptiens ». Il s’agit là d’une habile manière, non pas d’effacer, mais de neutraliser la distinction entre le touriste international – soutien et cible prioritaires pour l’économie du pays – et le citoyen local, ce qui revient à minimiser le rôle économique pourtant crucial du tourisme. Car si le tarif est préférentiel pour les Égyptiens, le coût global d’une visite du GEM reste majoritairement un luxe pour une large partie de la population locale, marquant déjà une frontière. L’universalité revendiquée permet ainsi au musée de se présenter comme l’héritier légitime pour gérer le patrimoine égyptien, tout en contournant les questions plus épineuses de la réalité sociale du pays. Lorsqu’est abordée la question des rampes, des écrans ou des ateliers, celle de l’accessibilité démocratique ne l’est pas. Si l’inclusivité est physique, elle reste économiquement segmentée.
Dans ce temple de la culture qui s’affiche fièrement comme une vitrine déployée sur le monde, l’Égyptien issu de la classe moyenne fait assez peu le poids face à une élite (locale et internationale) ou à un public étranger, pour qui le musée semble davantage taillé. Face à cette grandeur par la mise en scène vécue lors de la présentation officielle, l’un des défis est celui de faire la part des choses entre d’un côté l’hospitalité mémorable de l’ensemble de l’équipe du GEM et sa véritable mise en oeuvre d’une médiation culturelle effective, et de l’autre, l’agile déploiement d’un soft-power d’État qui révèle la place du GEM comme outil imparable de puissance. En somme, si le musée reste une promesse d’ouverture et de réappropriation culturelle, il n’en reste pas moins que cette promesse s’inscrit dans une fonction institutionnelle peut-être plus grande encore, ainsi que sur des inégalités persistantes. Ces dernières ne permettent pas de cacher le fait que se joue une guerre de l’image et de (l’auto) représentation dans laquelle les termes « accessible » , « inclusif » et « universel » sont des armes de séduction efficaces.