La fresque du « révolutionnaire et de la ballerine »
Des murs de Gaza aux rues de Beyrouth, le street art est toujours au cœur des conflits traçant à jamais les violences et les blessures incurables de la guerre, et des révolutions.

©Hossam el-Hamalawy, Photographie de la fresque du « révolutionnaire et de la ballerine », peinte sur la rue Mohamed Mahmoud.
Dans ce contexte, un graffiti devenu emblématique au Caire : la fresque du « révolutionnaire et de la ballerine », peinte sur la rue Mohamed Mahmoud, près de la place Tahrir.
Cette œuvre est née dans un moment historique précis : la Révolution égyptienne de 2011, qui s’inscrit dans le mouvement plus large des révoltes du Printemps arabe. À cette période, des milliers d’Égyptiens se rassemblent sur la Place Tahrir pour protester contre le régime du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis près de trente ans. Après sa chute, les rues voisines, notamment la rue Mohamed Mahmoud, deviennent de véritables espaces de création artistique, et le choix de cette rue n’est pas anodin. Elle a été l’un des lieux de répression les plus violents : 51 manifestants y ont été tués par les forces de l’ordre. Les fresques qui y apparaissent sont autant d’hommages aux morts que des actes de défiance, adressés au Conseil suprême des forces armées, resté au pouvoir pendant dix-sept mois après la chute de Moubarak). Les murs se couvrent ainsi de graffitis politiques et de messages appelant à la liberté et à la justice transformant l’espace de la répression en espace de mémoire et de résistance.
La fresque représente un homme interprété comme un révolutionnaire, face à une ballerine en pleine arabesque. Le contraste entre les deux figures est créé pour apporter une discussion. D’un côté, l’homme semble incarner l’agitation, l’élan et la lutte qui caractérisent les mouvements révolutionnaires tout en semblant suspendu. De l’autre, la ballerine évoque la grâce, la culture et une forme d’harmonie. Ensemble, ils semblent former une chorégraphie éternelle, comme si la confrontation politique devenait une danse, à tout jamais. Elle peut symboliser la rencontre entre la violence de la rue et la beauté de l’art, mais aussi l’espoir qu’un mouvement politique puisse conduire à une société plus équilibrée.
Dans un espace marqué par les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, la présence d’une ballerine apporte une dimension poétique inattendue. Elle rappelle que même dans les moments de crise, la créativité et l’expression artistique continuent d’exister.
Cette fresque a été réalisée par deux artistes égyptiennes : Shaza Khaled et Aliaa El Tayeb. Elles se sont inspirées d’une photo d’un manifestant en Grèce retravaillée sur internet. La fresque est peinte sur un mur de sécurité érigé par les autorités, devenant un symbole fort de conquête de l’espace urbain.
Ces fresques, et le street art en général, permettent de se réapproprier l’espace public, mais souvent pour un court instant. L’effacement de ces fresques est fréquent, mais il n’est pas anodin : lorsque les autorités recouvrent un graffiti, elles avouent malgré elles sa puissance subversive. La censure devient une forme de reconnaissance. Paradoxalement, c’est en voulant les faire disparaître qu’elles leur confèrent une existence encore plus forte. Ces œuvres continuent de vivre dans les yeux de ceux qui les ont vues, et dans les photos qui leur permettent d’exister encore.
La révolution de 2011 avait fait naître un espoir immense. Pourtant, depuis 2014, le maréchal al-Sissi gouverne l’Égypte dans un régime tout aussi autoritaire que celui de Moubarak. La ballerine danse encore, mais la révolution, elle, semble avoir été repeinte.
Lou Freychet-Escudier et Sidonie Bihouée