Plongée au cœur des inégalités d’un système universitaire
ÉGYPTE : L’édification de nouveaux quartiers (comme le Nouveau Caire ou « New Giza ») a pour résultat d’augmenter les inégalités sociales et d’installer un système éducatif à deux vitesses, qui forme l’élite égyptienne sur le modèle états-unien.
Le 30 mars 2026, la visite de l’université ESLSCA, située dans la quartier flambant neuf de New Giza, a permis à notre groupe d’étudiants de l’université Paris 8 de découvrir une partie du fonctionnement d’une université privée égyptienne. Cet échange visait à observer les différentes pratiques pédagogiques et fonctionnelles, et de les comparer avec celles d’une université publique française. Cet accueil, dont nous remercions d’ailleurs toute l’équipe, avait aussi pour but de promouvoir et de préparer d’éventuelles collaborations éducatives et créatives. Les échanges avec le corps administratif et les étudiants nous ont également conduits à constater une tout autre réalité : un système éducatif à deux vitesses, avec une université déconnectée du reste du Caire et de sa population, dont une partie importante vit sous le seuil de pauvreté. Dans une Égypte où les médias sont décrits comme « rapides, bruyants et vivants » par les professeurs, la fracture s’accentue entre les aspirations d’une jeunesse privilégiée et la réalité d’un régime dont l’autorité s’infiltre dans chaque strate de la société. Entre les murs des universités privées et l’agitation des rues du Caire, le pays navigue entre une soif de modernité et une psychose permanente ancrée dans les esprits depuis plus de dix ans.
Un système scolaire polarisé
Le paysage éducatif égyptien illustre la disparité des chances offertes aux habitants. À l’ESLSCA, les étudiants suivant le cursus information-communication bénéficient d’une formation « de pointe » destinée à former des « one-man crews », capables de produire, filmer et monter leurs propres contenus. Pour y accéder, un dossier ou un portfolio est exigé. Cependant, cette formation coûte plus de 3 000 euros de frais de scolarité par an. Une somme colossale dans un pays où 29,7 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 2020. Aujourd’hui en Égypte, les universités privées sont plus nombreuses que les universités publiques (34 contre 27).
Dans ce contexte socio-économique, les étudiants du secteur privé bénéficient de nombreux avantages. L’argument du « réseau » est particulièrement mis en avant par la formation, présentée comme une voie vers une « professionnalisation rapide ». Celle-ci permet aux étudiants d’accéder plus rapidement au marché du travail. Lorsqu’on les interroge sur la nécessité de travailler en parallèle de leurs études, ils répondent avoir le « choix ». Pourtant, entre 1,8 et 2,2 millions d’enfants de moins de 18 ans travaillent en Égypte.
Une fracture sociale et géographique
Ces universités privées sont installées dans de nouveaux quartiers qui accentuent cette distance sociale, à New Giza ou à New Cairo, cette ville censée désengorger Le Caire historique. Ces projets immobiliers souvent pharaoniques portés par le président Al-Sissi permettent aux plus fortunés de vivre en périphérie, à l’abri de l’agitation urbaine. Cette tendance, inspirée des États-Unis, reste inaccessible à une grande majorité de la population. L’Égypte connaît une inégalité salariale importante, mesurée par le coefficient de Gini, qui s’élève à 28,5 selon la Banque mondiale (Indicateurs de développement mondial, 2023), contre 29,8 en France. Cependant, plusieurs études, notamment celles de la Banque mondiale, estiment que ce chiffre est sous-évalué en raison des difficultés à « capturer les revenus très élevés ». Les 10 % les plus riches détiennent près de 48 % des revenus totaux, tandis que les 50 % les plus pauvres n’en reçoivent qu’environ 18 %. Or, la majorité des universités publiques restent situées au cœur du Vieux-Caire.
Si les privilèges socio-économiques permettent d’aborder le quotidien différemment, sous la pression d’un gouvernement autoritaire les étudiants restent soumis à des restrictions et à la censure. Mais leurs relations peuvent leur offrir certaines opportunités. Par exemple, la possibilité de filmer dans la rue, qui peut être obtenue grâce à de bonnes connexions, est un atout non négligeable pour une formation audiovisuelle. Ce contexte politique complexe force la réalisation artistique à s’adapter aux « conditions réelles », obligeant parfois les étudiants à prendre des risques pour capturer la réalité de leur pays. Malgré ces obstacles, cette jeunesse cherche à « ranimer la culture de l’art en Égypte ». Espérant ainsi que leur sensibilité artistique pourra élever le regard d’une société sous pression.
Liberté d’expression et pression autoritaire
La « liberté » fut la thématique principale abordée dans la seconde partie de notre visite. Dans un contexte politique répressif, il est difficile pour les étudiants en information-communication de travailler dans des conditions optimales. Malgré certains privilèges, ils ne peuvent aborder des sujets tels que la politique, la sexualité ou tout ce qui va à l’encontre des mœurs établies.
Le corps professoral affirme ne pas censurer les projets créatifs proposés par les étudiants. Un discours soutenu par les étudiants eux-mêmes. Pourtant, nos échanges étaient rythmés par la « validation » des professeurs quant aux questions à traiter. Dès qu’une question sur l’intégrité ou la liberté des étudiants était soulevée, une traduction en arabe était proposée aux enseignants avant que les étudiants ne répondent en anglais, orientant ainsi nos échanges.
Un quotidien sous surveillance
Un étudiant a déclaré « faire ce qu’il veut » concernant l’impossibilité de filmer dans la rue. Cette réponse n’a pas plu à une enseignante, qui l’a immédiatement sorti de la salle, sans ménagement. Cette scène, entendue par plusieurs d’entre nous, illustre la situation égyptienne en matière de liberté d’expression et de responsabilité individuelle. Entre 2024 et 2025, au moins 59 personnes ont été arrêtées pour avoir partagé des contenus critiquant la gestion économique ou politique du gouvernement (Amnesty International, Rapport sur la répression en Égypte, 2025). Selon cette même organisation, il y aurait également plus de 60 000 prisonniers politiques.
L’Égypte est donc plongée dans une psychose permanente, où chacun craint de s’exprimer librement. L’omniprésence policière et gouvernementale a progressivement conduit la population à s’autocensurer et à se méfier de son prochain. Par un processus de responsabilisation insidieuse, le pouvoir du président Al-Sissi a tissé une toile de peur et de contrainte où règnent l’autocensure et la désindividualisation. Ces mécanismes de contrôle rassurent le pouvoir face à toute volonté de contestation. Le recul critique n’existe plus : si un étudiant peut affirmer « qu’ils n’ont pas plus de restrictions qu’ailleurs », c’est que la psychose est désormais omniprésente. Même dans les couches les plus fortunées de la société, ce contrôle s’exerce sans relâche et ne paraît pas près de s’arrêter.
Le système universitaire privé égyptien ressemble donc un peu au système français. Néanmoins les disparités de chances d’accès à l’éducation restent plus élevées sous la gouvernance du président Al-Sissi. Cette visite nous a permis d’en apprendre davantage sur les conditions matérielles et humaines des étudiant.es, et de comprendre davantage les rouages de la machine autoritaire qui régit les échanges.
Primaël Mautes