En dehors du grand écran


« Aller au cinéma, le soir, était une vraie sortie. On s’habillait, on téléphonait pour réserver les places qui étaient numérotées, on se retrouvait à l’entracte. » (Omar Sharif, 1991, p.109).
Au Caire, il existe l’un des cinémas qui était le plus populaire, construit en 1939, il se nomme Le Métro. Dans le prestigieux journal égyptien Al-Ahram, une photographie y est publiée, on y voit une longue file d’attente majoritairement constituée d’hommes qui s’étirent sur le trottoir. Ils attendent pour voir Raintree County, un film américain. Ce détail en dit beaucoup : le Métro, dans les années 60, est un lieu tourné vers le monde, cosmopolite.
Sur la deuxième photo prise par le photographe Stephan Zaubitzer en 2010 qui capture les cinémas dans le monde, on retrouve le même bâtiment mais dans un univers à l’allure presque différente. La façade est désormais ensevelie sous une avalanche d’affiches de films arabes aux couleurs vives. L’enseigne « METRO » subsiste, mais elle doit se battre pour exister visuellement. La rue est quasi-déserte. Quelques silhouettes floues passent sans s’arrêter. Et on constate bien que la majorité des films à l’affiche sont des productions égyptiennes.
Le Métro est un cinéma qui a traversé différents courants de l’histoire. En 1947 lors d’une projection de Bad Bascomb, un western réunissant Wallace Beery et Margaret O’Brien, la réalité rattrape et dépasse la fiction. Une bombe, posée par les Frères musulmans, explose en pleine séance. L’attentat fait plusieurs morts et blessés, et le cinéma ferme quelques mois pour réparations. En 1952 un nouveau coup d’éclat apparaît et le cinéma prend feu lors d’une période où l’Egypte est en pleine effervescence politique et que l’armée est aux portes du pouvoir. Après ce drame, en 1970 Le Métro a tout de même été catégorisé comme le meilleur cinéma du Caire, il n’a par ailleurs pas été reproduit à l’identique mais il a eu recours à un nouvel aménagement d’intérieur. Malheureusement, plus les années passent et plus la fierté de l’Orient perd de son prestige. Ce cinéma qui incarnait l’ouverture sur le monde et la modernité du Caire se retrouve progressivement abandonné, comme on peut le voir avec la photo de 2010.
Le Métro a trop longtemps été ignoré par un État devenu socialiste, il devient une salle malodorante, avec des chats errants et un système acoustique défectueux qui tente de lutter contre les bruits d’un public dit “indiscipliné”. De plus, la censure sur le secteur de l’audiovisuel (plus précisément sur les films indépendants Égyptiens) mené par l’armée est alors austère, et aller au cinéma est devenu une étape contraignante plutôt qu’un plaisir.
A la fin des années 1980 le cinéma connaît un déclin. Les enjeux sociétaux viennent aggraver encore davantage ce déclin en rendant le cinéma de moins en moins accessible. Se rendre au cinéma est devenu un luxe pour le peuple égyptien où la pauvreté touche près d’un tiers de la population. L’accès au cinéma devient une dépense inaccessible pour une large partie de la jeunesse.
Il faut également noter, une diminution importante du nombre de cinéma avec 69 salles en 2015 pour 165 salles dix ans plus tôt, ainsi qu’une diminution considérable de la fréquentation depuis 2011, passant de 31 000 000 entrées en 2010 à 7 974 000 en 2015. Le prix du billet a beaucoup augmenté.
Les photos de l’évolution du cinéma anciennement nommé le plus prestigieux du Caire, Le Métro, illustre bien un changement au sein de la société. Elle pose une question fondamentale : du fait que l’accessibilité au cinéma soit biaisée, y a-t-il toujours un intérêt pour la culture cinématographique du jeune public ? C’est précisément à cette question que tente de répondre le projet ZAWAY.
Aujourd’hui avec la révolution, les jeunes continuent de se chercher une place dans cette nouvelle Egypte. En passant par le cinéma qui est l’un des médiums culturels les plus importants, un projet à émergé, du nom de ZAWAY, un cinéma qui diffuse des films Égyptiens indépendants. Préserver cette culture devient donc une lutte générationnelle qui permettrait par ailleurs à faire entendre leur voix en menant une lutte contre la censure.
Écrit par Lily-Rose Tigoulet-Aubert et Nina Dembele