L’art moderne comme espace de liberté en Égypte

Dans un pays où la censure fait partie de la culture et où l’État instrumentalise le patrimoine comme outil de légitimation, des lieux comme Darb 1718, au Caire, incarnent une forme de résistance discrète mais tenace. Nous avons rencontré ceux qui tiennent le fil.

En Égypte, la liberté artistique n’est pas un acquis, c’est une quête quotidienne. Lorsque Kat Lewis, directrice adjointe de Darb 1718, évoque la censure, elle ne dramatise pas, elle constate : “beaucoup de centres comme le nôtre n’ont pas survécu à la révolution de 2011”. Que Darb 1718 existe encore, en 2025, dans le vieux quartier de Fustat, relève presque de l’exploit.

Fondé en 2008 par l’artiste et militant Moataz Nasr, dont le nom porte lui-même la trace d’un engagement, le centre s’est imposé comme l’un des rares espaces indépendants où la création expérimentale peut s’exprimer librement. Loin des galeries commerciales qui suivent les codes officiels, loin du Grand Musée Égyptien qui à été mal reçu par de nombreux artistes locaux, Darb 1718 occupe un autre territoire, celui des marges créatives, là où se joue vraiment la liberté d’expression.

Deux visions de la culture, un seul pays

La fracture est nette. D’un côté, l’État égyptien promeut une esthétique liée à l’antiquité pour asseoir l’autorité présente. Les grandes institutions subventionnées et les galeries commerciales suivent cette ligne. De l’autre, les artistes indépendants s’en détournent délibérément. Ils peignent le Caire d’aujourd’hui, ses transformations brutales, ses inégalités visibles, ses mémoires menacées, sans mandat officiel, et parfois sans filet.

“Si ce que vous faites n’est pas vraiment pour la communauté, le Caire vous le montrera.”

Kat Lewis, directrice adjointe de Darb 1718

Darb 1718 tient dans cet écart. Sa programmation est construite comme un contre-modèle. Ils prônent l’accessibilité là où la culture officielle est élitiste, ancrée dans le quartier là où les institutions se tournent vers les touristes, expérimentale là où le pouvoir exige de la représentation. L’initiative “Something Else”, qui investit des monuments historiques comme la Citadelle de Saladin avec des œuvres internationales, pousse cette logique dans ses retranchements pour faire dialoguer création contemporaine et patrimoine sans que l’un n’écrase l’autre.

Résister sans se faire remarquer

La question de la censure affleure sans jamais être nommée frontalement, c’est en soi une forme de réponse. Darb 1718 a appris à travailler dans les marges du permissible, à choisir ses batailles, à durer plutôt qu’à éclater. Lorsque son bâtiment d’origine a été rasé en janvier 2024 pour laisser place à une voie rapide, le centre a continué. Lorsque la “dubaïfication” du Caire grignote les espaces publics et les quartiers populaires, il documente, archive, fait de l’art une mémoire de ce qui disparaît.

En 2026, Darb 1718 co-organisera la Biennale d’Alexandrie, après douze ans d’absence. Un retour sur la scène internationale qui dit quelque chose d’essentiel, en Égypte, l’art indépendant ne survit pas seulement, il avance.

Chloé Dabonneville & Agathe Demigneux 

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