L’Égypte sous la façade : entre récit de stabilité et silence
« Bienvenue en Égypte, entrez-y en toute tranquillité et sécurité. »
Placardé sur les murs du Caire, ce slogan est affiché aux côtés du président Al-Sissi, sur un fond de pyramides et d’infrastructures flambant neuves. C’est la vitrine officielle d’un pays qui se veut le pivot inébranlable d’une région tourmentée. Mais sous des apparences de modernité et ce discours serein, le quotidien raconte une autre histoire : celle d’un verrouillage de la société égyptienne.
Martin Dumas-Primbault est installé au Caire depuis quatre ans en tant que correspondant pour différents médias et radios francophones. Témoin quotidien de ces contradictions, il nous en a livré une partie.
Le narratif officiel égyptien.
Le régime d’Abdel Fattah Al-Sissi, au pouvoir depuis 2014, a construit un récit solide : l’Egypte est un havre de paix dans une région dévastée par les guerres. Avec une modernisation importante symbolisée par le Grand Musée Égyptien ou encore l’élargissement du Canal de Suez et une armée omniprésente, le message est clair : l’Égypte se transforme. Certes, la crise économique frappe fort, mais : « c’est la crise partout ». Depuis le 7 octobre 2023, ce discours a pris une nouvelle dimension : redevenu acteur incontournable des négociations régionales, le régime a retrouvé une légitimité internationale qui conforte sa position.
Ce récit, la population égyptienne n’y croit pas forcément mais elle l’accepte. Parce que l’alternative fait peur. L’idée que « si l’on bouge, ce sera pire« s’est installée dans les esprits : mieux vaut un discours rassurant, même imparfait, que le risque d’un effondrement. Le silence devient ainsi une forme de consentement par défaut.
Informer sous la contrainte : le calvaire des journalistes.
Si l’Égypte reste une destination accueillante pour les touristes, elle se transforme en forteresse pour ceux qui veulent la raconter. Le pays stagne dans les dix dernières places du classement mondial pour la liberté de la presse selon RSF, sans être une zone de guerre pour autant. Le système est conçu pour décourager plutôt que réprimer frontalement : obtenir une accréditation relève du parcours du combattant, les hôpitaux et bureaux de poste sont souvent des zones interdites aux caméras, et une simple enquête peut mener à l’abandon d’un sujet car il y a peu de coopération.
« Tout est épuisant. Même le plus petit sujet devient un enfer administratif et humain », résume le journaliste.
Pour les journalistes égyptiens, c’est encore plus sévère. La quasi-totalité des organes de presse sont contrôlés par l’État ou des membres influents proches du pouvoir. Les médias qui s’éloignent du narratif officiel sont bloqués. L’Égypte figure parmi les pays qui emprisonnent le plus de journalistes au monde.
Faire le dos rond : le prix de la stabilité
Face à un système qui réprime toute contestation, le silence est devenu une stratégie de survie. Manifester ? C’est la garantie d’un emprisonnement immédiat. Partir ? Les Égyptiens sont devenus la première nationalité africaine à rejoindre l’Europe par la Méditerranée en 2025, selon Le Monde. Le résultat est là : rester et faire le « dos rond ». La stabilité est un bien qu’il faut protéger, même au prix d’une liberté sacrifiée.
C’est sur ce décalage que fonctionne l’Égypte d’aujourd’hui : une modernité triomphante en vitrine, un épuisement silencieux derrière. Le régime a gagné son pari, non pas en convainquant, mais en fatiguant.
« Bienvenue en Égypte, entrez-y en toute tranquillité et sécurité. »
Par Sidonie Bihouée