Après la révolution, la musique : rencontre avec Ahmed Mitry, producteur de Cairokee
Le Caire, mars 2025. Ahmed Mitry, producteur du groupe de rock égyptien Cairokee, retrace l’histoire d’une industrie musicale en pleine mutation. Entre héritage post-révolutionnaire, indépendance artistique et essor du rap, il livre un portrait sans concessions de la scène égyptienne contemporaine.
L’ère des labels, ou la musique sous contrôle
Pour comprendre la musique égyptienne d’aujourd’hui, il faut remonter aux années 1950 et 1960, dominées par la figure d’Oum Kalthoum. La diva incarne le tarab, cette musique de l’extase émotionnelle, aux chansons parfois longues de quarante-cinq minutes, où la voix provoque la transe chez l’auditeur. Puis vient la transition vers une musique de jeunesse, plus courte, plus rythmée mais qui reste longtemps sous tutelle. Les labels, tout-puissants, contrôlent les artistes, imposent les formats et dictent les sujets. Chanter l’amour est permis. Le reste est une autre affaire.
2011 : le tremblement de terre
Tout bascule avec le Printemps arabe. La révolution de janvier 2011 ne renverse pas seulement un régime : elle redistribue les cartes culturelles. « Les gens étaient épuisés des chansons d’amour, et personne n’allait plus loin », résume Ahmed Mitry. Le public, galvanisé par des semaines de place Tahrir, réclame une musique à la hauteur du séisme politique qu’il vient de traverser. Les groupes, longtemps marginalisés, reviennent en force. Cairokee incarne cette renaissance : leurs textes abordent la politique, la résistance, l’identité égyptienne. Ce que leurs aînés ne pouvaient qu’effleurer, ils le nomment. Parallèlement, Internet et YouTube s’imposent comme nouveaux canaux de diffusion, court-circuitant les labels. Pour la première fois, un artiste peut toucher des millions d’auditeurs sans passer par les anciennes structures.
Une scène qui ressemble à l’Occident
Ce qui frappe Ahmed Mitry dans la scène musicale d’aujourd’hui, c’est sa ressemblance croissante avec ce que l’on observe en Europe. Non pas dans les sonorités, mais dans sa structure. « Ce sont les fanbases qui comptent, pas un genre qui monopolise l’attention. » Rock, rap, pop électronique, musique soufie : la pluralité est de mise. Le rap, notamment, est en plein essor, les jeunes Égyptiens s’en sont emparés comme d’un outil d’expression qui leur appartient. La question de la censure politique reste néanmoins posée : vouloir rapper sur le pouvoir implique de naviguer prudemment. La liberté gagnée en 2011 n’est pas absolue.

Studio d’enregistrement, photo prise par Jeanne HAMON
Produire, entre label et indépendance
Ahmed Mitry, formé à NYU en musique et études cinématographiques, part toujours de la vision de l’artiste. « Je cherche à refléter l’histoire qu’il veut raconter. » Parmi ses influences, FKJ, le producteur français French Kiwi Juice tient une place particulière pour sa dimension organique et instrumentale. Son travail le plus emblématique reste Rock Chapter One de Cairokee, produit avec Sony en trois mois de travail intensif. Travailler avec un grand label offre des avances sur les streams et une visibilité internationale mais à un prix. Pour les artistes qui veulent s’engager politiquement, l’indépendance reste la seule voie viable. Un label ne protège pas un artiste qui dérange ; il le contraint.
Rencontrer Ahmed Mitry, c’est comprendre que le Caire musical n’est pas seulement une scène en développement : c’est un laboratoire où les héritages se négocient avec les urgences du présent, et où la liberté arrachée en 2011 continue de s’écrire, une chanson après l’autre.
par MAILLOT Liv et HAMON Jeanne