Le GEM, cadeau de l’Égypte au monde — mais lequel ?
On découvre les pyramides de Gizeh qui se découpent derrière la baie vitrée du musée, après l’ascension du Grand Escalier qui se trouve être une galerie de 59 artefacts à ciel ouvert. Entre les statues, les colonnes et les stèles, ce sont des groupes de touristes occidentaux et asiatiques qui circulent entre les pièces. Bienvenue au Grand Egyptian Museum (GEM), le plus grand musée archéologique du monde, inauguré le 1er novembre 2025 pour 1,1 milliard d’euros. Un musée de fierté nationale, construit pour que le monde entier vienne admirer ce que l’Égypte a été.
Situé non pas au Caire mais à Gizeh, à moins de 3km des pyramides, le GEM est le fruit de vingt ans de chantier. Il abrite aujourd’hui plus de 100 000 objets répartis dans quatre-vingts salles, et prévoit d’en accueillir 130 000 au total. Son attraction phare : l’intégralité du trésor de Toutânkhamon, soit 5 398 objets réunis pour la première fois en un seul lieu. Avant le GEM, ils étaient dispersés entre différentes institutions. Le musée se veut à la fois être une archive universelle et un manifeste culturel: l’Égypte ancienne racontée par l’Égypte elle-même.
Le GEM ne se contente pas d’exposer : il se met en scène.
La signalétique est bilingue arabe-anglais : rien de surprenant pour un musée international. Mais dans la zone consacrée à Toutânkhamon, le japonais s’invite en troisième langue; signe discret d’un public cible bien identifié. Lors de notre rencontre préalable avec la direction du musée, ils ont mis l’accent sur les termes de « connexion », d' »impact social », de « partage des cultures ». Un vocabulaire qui ne s’adresse pas qu’aux Égyptiens, il s’adresse au monde. Le site web du musée le résume lui-même sans détour : « Egypt’s gift to the world » — le cadeau de l’Égypte au monde.

Mais à qui s’adresse concrètement ce cadeau ? Ce dimanche de mars, le public qui circule entre les salles est majoritairement occidental et asiatique, un tableau qui n’est pas sans rappeler le Louvre lors un jour ordinaire. Pourtant la comparaison s’arrête là : le Louvre ne se présente pas comme un outil d’éducation nationale. Le GEM, lui, revendique un impact social fort sur la société égyptienne. Un écart entre le discours et le public observé qui interroge… sans pour autant le condamner.
Le GEM ne se pose pas en rupture avec le monde, il lui parle. Hologrammes, réalité mixte, écrans interactifs : le musée parle un langage que n’importe quel visiteur international reconnaît. Et c’est dans cette ouverture qu’une question surgit naturellement : si l’Égypte invite le monde à venir voir ce qu’elle a été, que fait-on des pièces que ce même monde conserve encore ?
En effet, l’Égypte réclame activement le retour de certains de ses chefs-d’œuvre. La Pierre de Rosette, conservée au British Museum, et le Zodiaque de Dendérah, exposé au Louvre, figurent parmi les pièces officiellement revendiquées. Ce sont des œuvres qui pourraient naturellement trouver leur place dans ce musée pensé pour raconter l’Égypte par elle-même.
Cependant, lorsque nous avons posé la question à la direction, la réponse a été nette : « it’s a really sensitive subject ». Ce silence en dit autant que les 100 000 objets exposés. Il résume à lui seul la position du GEM : un musée qui s’adresse au monde entier, mais dont certaines revendications restent encore à voix basse. La réponse à cette question n’appartient pas au musée seul, elle engage des décennies de diplomatie culturelle…
En attendant, les pyramides se découpent toujours derrière la baie vitrée au sommet du Grand Escalier, et ce sont encore majoritairement les mêmes touristes qui les contemplent depuis l’intérieur.
Nina DEMBELE