L’institut français : un des rares espaces libres du Caire
Le 31 mars 2026, nous avons eu l’opportunité de visiter l’Institut Français d’Égypte (IFE) .
De l’extérieur, la façade est assez simple mais dès qu’on rentre à l’intérieur on découvre un lieu culturel et moderne. On y trouve une médiathèque : un espace qui regroupe des milliers d’ouvrages, un espace numérique avec un accès aux ordinateurs. Il y a aussi des salles de cours aérées, une salle de cinéma pour les projections ou des interventions, une galerie d’exposition qui regroupe des photos et œuvres d’artistes égyptiens ou français ou encore une cafétéria, qui est un point de rencontre essentiel au sein de l’etablissement.
L’IFE qui dépend de l’ambassade de France est l’organisme qui représente la culture et la langue française dans le pays. Contrairement à d’autres pays où la France utilise deux réseaux différents (les Instituts et les Alliances) l’Égypte a un seul grand réseau unifié d’Instituts français .
Et l’IFE est présent à travers plusieurs antennes stratégiques : le siège situé à Mounira que nous avons visité est situé dans un quartier historique du Caire tandis que 4 antennes locales à Héliopolis, à Alexandrie situé dans le nord du pays et à Sheikh Zayed .
Ces instituts ont des missions propres à chacune telles que l’apprentissage de l’arabe contemporain, en effet l’institut dispose d’un grand département d’apprentissage de l’arabe et du dialecte égyptien. Il y a environ 160 étudiants qui viennent spécifiquement pour cela. L’enseignement de la langue française est une activité majeure et commerciale qui s’adresse aux enfants et aux adultes. L’IFE délivre des certifications par la suite aux étudiants.
Les actions culturelles de l’institut français d’Égypte s’expriment globalement par la coopération, l’objectif n’est pas seulement de “montrer” la France, donc une idée de diffusion mais d’accompagner les différents acteurs dans les différents secteurs : cinéma, musique et les autres secteurs culturels. L’idée est de répondre aux besoins d’Égyptiens qui voudraient construire des projets en coopération avec la France.
Dans une ville de vingt-trois millions d’habitants où l’espace public est étroitement surveillé, l’Institut français du Caire occupe une position singulière. En vertu d’un accord de coopération bilatérale entre la France et l’Égypte, vieux de plus de cinquante ans, l’IFE n’est soumis à aucune des contraintes qui s’imposent aux opérateurs culturels égyptiens : pas de commission de censure, pas de taxe de divertissement, pas d’autorisation préalable pour diffuser un film ou organiser un concert. Un statut d’exception qui, dans le contexte cairote, change tout.
Car en Égypte, la censure ne se résume pas à un tampon administratif. Elle s’exerce sur trois registres : la critique du pouvoir politique, les contenus jugés contraires aux prescriptions religieuses, et les questions de mœurs. Résultat : des films ne sortent jamais en salle, des débats n’ont pas lieu, des voix restent inaudibles. L’IFE, lui, peut les accueillir.
C’est notamment le cas du documentaire Inside Gaza, produit avec le bureau local de l’AFP, qui documente la réalité des premiers jours après le 7 octobre, un film que le directeur lui-même décrit comme ne pouvant « jamais être diffusé dans un autre endroit ici ». Depuis 2024, l’Institut accueille le cycle Ici, la Palestine : expositions photos de photojournalistes gazaouis, conférences d’historiens, bazars solidaires pour les familles réfugiées. Des actions qui, exprimées dans l’espace public égyptien, auraient été réprimées par les autorités.
Mais cette liberté a des limites claires, et l’équipe de l’Institut ne les cache pas. En interne, toute action sensible (comme sur la Palestine ou sur des sujets politiquement chargés par exemple) doit être validée par l’ambassadeur de France. L’Institut est un vecteur de l’image de la France en Égypte donc il ne peut pas agir en contradiction avec les positions officielles françaises. Mais surtout, ce que l’Institut ne peut pas garantir, c’est ce qui se passe à l’extérieur. Lors d’une soirée dédiée à la scène libanaise, un intervenant connu de la communauté queer arabophone était attendu. Des gens voulaient venir mais ils n’ont pas osé faire le trajet. D’autres sont venus, mais avec la crainte de ce qui les attendrait à la sortie. « On ne peut pas garantir qu’il n’y ait pas de problème, que la police les attend à la sortie », reconnaît le directeur. « Parce que c’est déjà arrivé. » Territoire français au cœur du Caire, l’Institut français d’Égypte offre une liberté réelle mais circonscrite à ses murs. Une safe place, oui. Avec des frontières.
Ecrit par Céline ABRAHAM et Nina DEMBELE