Le système judiciaire égyptien à travers le cinéma

Nous avons choisi d’aborder notre sujet avec l’analyse d’un extrait tiré du film “The Nile Hilton Incident” de Tarik Saleh, paru en 2017. Ce film se passe au Caire, en janvier 2011, quelques jours avant le début de la révolution. Une jeune chanteuse est assassinée dans une chambre d’un des grands hôtels de la ville. Noureddine, inspecteur revêche chargé de l’enquête, réalise au fil de ses investigations que les coupables pourraient bien être liés à la garde rapprochée du président Moubarak.

Dans cette courte partie du film mais probablement la plus importante, un problème majeur dans le système judiciaire égyptien est mis en lumière : la corruption. On peut donc se demander en quoi ce film est intéressant dans la représentation faite de la corruption ?

L’extrait (1h41-1h44) se passe après avoir mené l’enquête sur le meurtre de la chanteuse. Le suspect se trouve être son amant, un député égyptien. Malgré les preuves accablantes et son arrestation, le général de police Kamal Mustafa, policier extrêmement corrompu, le relâche en échange d’argent. Noureddine, un policier intègre ayant mené les enquêtes, lui demande la raison de cette libération injustifiée. De là va arriver une discussion entre les deux policiers dans laquelle le général ne se cache pas d’être corrompu et avoue également être au courant et impliqué dans des affaires louches en échange d’argent.

Cette scène est assez sobre et très réaliste : elle montre les deux personnages en voitures, roulant sur une autoroute peu éclairée. Ce manque de lumière renforce le réalisme de la scène et renforce l’émotion produite par les aveux du général. La réalisation de cette scène a été faite par une caméra embarquée sur la voiture, entraînant un plan fixe et simple. Le plan moyen permet de faire ressortir les éléments essentiels, comme pour ne pas perturber le spectateur et lui permettre de seulement se concentrer sur le jeu des acteurs. Le champ-contre-champ met l’accent sur les réactions bien distinctes des protagonistes : Noureddine est abattu par les révélations faites, déçu et rempli de tristesse, contrairement à Kamal Mustafa qui semble totalement détaché par la situation et presque étonné de voir la réaction de son collègue, également son neveu.

On peut également remarquer que le jeu des acteurs participe fortement à l’intensité de la scène. Les expressions sont très contenues, mais elles transmettent une grande tension émotionnelle. Noureddine reste silencieux pendant une grande partie de la conversation, ce qui traduit son incompréhension face au système dans lequel il travaille. À l’inverse, Kamal Mustafa parle avec une grande tranquillité, comme s’il évoquait quelque chose de banal. Cette différence renforce l’idée que la corruption est devenue pour lui une norme, presque une habitude.

L’absence de musique rend la scène d’autant plus réelle, et permet de faire ressortir les émotions et la cruauté des aveux. Les longs silences ne sont pas vraiment silencieux, mais remplis de questions et de haine. Le montage reste également très discret. Ce rythme lent laisse au spectateur le temps d’observer les regards et les réactions des personnages, ce qui renforce la tension dramatique de la scène.

On peut aussi interpréter l’obscurité de la route comme une forme de symbole. La nuit et l’éclairage très faible créent une atmosphère presque oppressante. Cette pénombre peut représenter le système politique et judiciaire dans lequel évoluent les personnages: un univers difficile à éclairer ou les vérités restent souvent cachées.

Le film entier est basé sur la corruption et ses dérives. Plusieurs scènes montrent des arrangements entre des personnes puissantes et la police pour éviter de payer pour leurs actes. Cela remet au centre la question de l’injustice entre les différentes classes sociales. Malgré tout, la corruption ne peut pas toujours être pardonnée. Ce film montre bien que c’est aussi une question de morale et de valeur. Noureddine gagne encore moins que le général mais favorise la vérité et la justice au soudoiement. Cela montre que, même dans un système profondément corrompu, certains individus peuvent choisir de résister et de défendre leurs principes. Le personnage de Noureddine incarne donc une forme d’espoir et de résistance face à un système injuste et opprimant, dominé par l’argent et le pouvoir. À travers cette opposition entre les deux policiers, le film met en évidence le conflit entre l’intérêt personnel et la recherche de justice, tout en dénonçant les dérives d’un système où les plus puissants peuvent échapper aux conséquences de leurs actes.

Ainsi, ce film apparaît comme particulièrement intéressant d’un point de vue critique et cinématographique. Grâce à une mise en scène simple mais très efficace, Tarik Saleh parvient à montrer la corruption non pas comme un acte isolé, mais comme un mécanisme profondément intégré dans les institutions. Le réalisme de la réalisation, l’absence de musique et le jeu très naturel des acteurs donnent à cette scène une grande force dramatique. Enfin, même si l’histoire se déroule en Egypte dans un contexte politique précis, ce film soulève une question beaucoup plus large : celle de la corruption des institutions et notamment de certaines polices dans le monde.

Esther Mabilais-Le Deit et Yasmine Larbi 

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