Mada Masr : l’information comme territoire de lutte
En 2013, les médias égyptiens traversent une crise profonde. Après le coup d’État, le gouvernement nationalise le secteur en créant des médias financés et contrôlés par l’exécutif. L’information indépendante disparaît. Dans ce contexte, la rédaction du journal Egypt Independant est renvoyée. On leur demande de se taire, de s’éparpiller : ils vont choisir l’inverse.
Pour ne pas rester au chômage ou choisir une vie d’exil, Lina Attalah et ses collègues décident de lancer un média indépendant nommé Mada Masr.
En arabe, “Mada” signifie la portée, l’horizon. Mais c’est aussi une pierre fixée sur une bague. Une image qui permet de voir loin tout en étant solidement ancré, et qui symbolise un journalisme qui refuse de baisser les yeux.
Un journal fondé dans l’urgence et la nécessité
Lina définit Mada Masr comme un “projet de crise” permanent, construit à un moment où il n’existait plus aucun média indépendant capable de s’engager. Ils sont vingt-cinq à fonder le journal, avec pour but de garantir aux Egyptiens l’existence d’une source d’information fiable. Aujourd’hui la rédaction compte cinquante personnes, dont la moitié sont des femmes, qui sont souvent en charge de tâches ardues : enquêtes, investigations, sources sensibles, etc…
La ligne éditoriale de Mada Masr se veut au plus proche de la réalité. Le journal aspire à diffuser des informations permettant d’analyser le système actuel, ainsi que les idées et infrastructures propres au pays. L’enjeu se trouve avant tout dans sa capacité à dévoiler les vérités contradictoires de la société égyptienne. Mada Masr défend un journalisme engagé, qui vise à dresser un tableau fidèle de l’Egypte post-2011, et n’a pas peur de soulever de nouvelles questions, d’offrir d’autres possibilités. Les articles publiés traitent de thèmes diversifiés, allant de la politique à la culture, en passant par l’économie, et sont publiés en arabe et en anglais. Revendiquant sa volonté de donner une voix à ceux qui n’en ont pas, Mada Masr est un journal dont l’existence est plus que jamais nécessaire, permettant aux Egyptiens et Egyptiennes d’accéder à une information honnête sur le fonctionnement de leur pays.
Sur le plan économique, ne bénéficiant pas d’aide de la part de l’Etat égyptien ou d’investisseurs privés, les revenus de Mada Masr viennent principalement de ses propres services. Reconnu pour la qualité de son travail à l’international, le journal reçoit des subventions de l’Union européenne, ainsi que de quelques pays scandinaves qui ont des programmes de développement. Ces soutiens financiers demeurent toutefois incertains, car ils dépendent de gouvernements étrangers sur lesquels les journalistes de Mada Masr n’ont aucun pouvoir. Le résultat : 700 000 livres égyptiennes de revenus annuels, soit environ 13 000 euros.
Afin de s’assurer qu’elle puisse être diffusée au plus grand nombre, l’information produite par Mada Masr est accessible gratuitement via un site internet. Treize ans après sa création, le pari semble tenu : le journal comptabilise sept millions de lecteurs et lectrices par mois. Ces derniers sont majoritairement égyptiens, mais la rédaction entend aussi toucher un public plus large, notamment issu de la communauté internationale.
Face au “spectre de la peur” : quelles solutions ?
Si le journal continue de prospérer depuis plus d’une dizaine d’années, il ne le fait pas sans peine. La situation des médias en Egypte est compliquée. Le pays se classe 170ème sur 180 au classement de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontière. Ces derniers listent les différentes menaces auxquels les journalistes égyptiens sont exposés : perquisitions, fermetures de bureaux, arrestations, faux procès, disparitions forcées ou encore détentions arbitraires demeurent le quotidien de nombreux journalistes en Égypte.
En Égypte, le cas du photojournaliste surnommé « Shawkan » en est l’illustration : détenu de 2013 à 2019 sans chef d’inculpation clairement établi, il a fait l’objet de lettres ouvertes signées par des dizaines de journalistes et militants des droits humains, d’une campagne d’Amnesty International, et a reçu en 2018 le Prix mondial de la liberté de la presse de l’Unesco. Libéré sous contrôle judiciaire, il confiera à Reporters Sans Frontières : « La prison était un enfer mais c’est la surveillance qui m’a brisé. » Une phrase qui résume ce que signifie exercer le journalisme en Égypte.
Face à la répression individuelle, le collectif joue un rôle clé. Arrêter un journaliste, c’est déclencher une réaction en chaîne : la rédaction, les lecteurs, la communauté internationale. Cette visibilité construite au fil des ans qui protège, autant que n’importe quelle stratégie juridique. Comment travailler dans un contexte où la peur fait partie intégrante du quotidien ?
Face au contrôle policier qui fonctionne par la dissuasion et l’intimidation, il faut utiliser les outils qui ont donné naissance au projet de Mada Masr. Le travail de fond des journalistes devient un contre-pouvoir et donc un territoire de lutte. Une lutte pour un espace médiatique autonome qui donne la parole à des voix inaudibles. La peur est insidieuse et peut prendre la forme de l’auto-censure, cette dernière est “contagieuse” car elle s’ancre dans les esprits bien plus profondément qu’une interdiction extérieure. Cette résistance à l’auto-censure fait partie de l’ADN de Mada Masr : ne jamais dire non à une enquête tant qu’elle est sourcée et publier des contenus chargés politiquement malgré les possibles répressions. Pour se maintenir, il faut aussi savoir trouver des alternatives. En 2017, lorsque l’Etat bloque le site de Mada Masr, le journal met alors en place un système avec un site miroir qui permet le même accès aux contenus tout en contournant le blocage. A chaque tentative d’étouffement, naît une contre stratégie.
Treize ans en tant que média indépendant en Egypte et plus de sept millions de lecteurs et lectrices par mois. Mada Masr tient debout dans un pays où les organes de presse sont très largement détenus par l’Etat et où l’indépendance est rare. Lina Attalah et ses collègues ont choisi de ne pas baisser les yeux. Ils ne sont pas près de le faire.
Par Liv Maillot, Marianne Warhem et Sidonie Bihouée